Les leçons de Port-au-Prince, ruine et gravats
jeudi 21 janvier 2010, par DP Le Grand Journal
Dans l’un de ses derniers textes, le poète-chansonnier Jacques Brel, devant un malheur humain somme toute courant, le malheur sentimental d’un impossible amour entre un homme et une femme, avoue douloureusement son ‘‘impuissance à les aider’’. Impuissance absolue en l’occurrence. Son impuissance n’eût pas été totale dans le cas de Port-au-Prince, que l’on dirait ‘‘bombardée pendant quinze ans’’, selon le président René Préval. Des corps par milliers sous les gravats, des cadavres par centaines dans les rues, les rues et la ville sentant odeur de mort, etc…
Dans le cas de Port-au-Prince pratiquement rayée de la carte en l’espace d’un séisme, Jacques Brel, s’il vivait encore, se fût senti puissant à quelque chose, puissant à aider les survivants devenus zombies dans un Haïti cauchemardesque, qui ne rêvait déjà que de zombies, les aider par de l’argent pour vêtements et médicaments, pour reconstruire écoles et hôpitaux, églises et prisons. La solidarité internationale au grand cœur. ‘‘Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses’’, écrivait Victor Hugo, et ce serait bien dommage que la solidarité internationale s’arrêtât au seul côté visible des choses, quand se cache sous les gravats de Port-au-Prince un appel murmuré à nous habiller de l’intelligence du cœur. Sous les gravats de Port-au-Prince gît l’inanité, la totale absurdité de l’innommable du 11 septembre et de tout ce qui y ressemble en ‘‘Plomb durci’’ contre Gaza et en tentative iranienne ou kafkaïenne d’en rajouter à l’arme nucléaire. Et vous avez dit Ben Laden, George W Bush, Ahmadinedjad et kamikazes et Al Qaïda. D’accord. Mais savez-vous que nous faisons rigoler la nature ? Car que sont-ils ces petits rouleurs de mécaniques quand les vents se lèvent et noient sous les eaux la Louisiane et que cela s’appelle du doux nom de Katrina, quand les vents se lèvent et déversent la mer sur la Thaïlande et que cela s’appelle du joli nom de tsunami, quand un petit bout du continent toussote et que son tremblotement plonge dans le malheur Haïti qui se disait terre de malheurs et qui n’a plus de mots dès lors pour dire le malheur ? Notre puissance humaine, intelligente et consciente de nuire en déplaçant armadas ou drones est d’un tel ridicule comparée à celle de la nature, qui ne fait même pas exprès. Autant y renoncer, en ce qui nous concerne, en toute intelligence et en toute conscience. Port-au-Prince devenue ruine et gravats et zombies-zone le temps d’un soupir nous murmure doucement qu’il est venu le temps de nous habiller de l’intelligence du cœur pour comprendre que nous n’avons simplement pas le droit d’ajouter les petits malheurs factices et évitables consciemment produits par nous aux grands malheurs naturels inévitables dont la nature qui les produit n’a aucune conscience, pour comprendre que notre unique devoir est d’user d’intelligence pour prévenir et empêcher les malheurs naturels, que notre deuxième unique devoir est de soutenir la nature dans son entreprise quotidienne de nous offrir l’eau et la lumière pour la vie, que notre troisième unique devoir est de créer le bonheur pour autrui là où nous sommes en sachant que c’est ainsi que nous créons le bonheur pour nous-mêmes. Port-au-Prince, ruine et gravats, nous murmure de continuer à soigner nos religions, nos philosophies et nos idéologies. Ou, plutôt, non ! Port-au-Prince, ruine et gravats, nous suggère de les recouvrir d’un voile blanc translucide, parce que toutes s’affrontent et s’opposent et nous opposent et nous commandent insidieusement d’ajouter le malheur aux malheurs. Grâce à l’intelligence du cœur, nous retiendrons d’elles leur part de lumière en termes de chœurs, d’édifices, de bibliothèques, autant de ponts pour conduire l’homme vers l’homme. Et nous comprendrons que Dieu est la somme du beau et du bon par nous créés. Port-au-Prince, ruine et gravats, nous appelle doucement mais avec empressement, à tourner le dos dès maintenant à ce qui fait mal pour nous efforcer d’amplifier ce qui fait bien et qui fait du bien, à créer constamment cet enfant âgé d’un an et demi, resté indemne pendant trois jours au milieu de la ruine et des gravats, et qui avait l’air étoile quand on l’en a sorti. Ne point créer d’épines mais aller sauver la rose au milieu des épines. Ultime leçon, sublime leçon de Port-au-Prince, ruine et gravats, Port-au-Prince, présent et avenir de l’homme.
Roger Gbégnonvi
Photo : Roger Gbégnonvi
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